La croissance de Godzilla est 30 fois plus brutale que la normale

Depuis 1954, Godzilla a traîné son corps titanesque dans 35 films, dont 32 réalisés par le géant du cinéma japonais Toho. Les autres ont été signés par des studios de production américain. © Warner Bros Entertainment Inc. & Legendary Pictures Productions LLC

En 65 ans d’existence, la taille déjà phénoménale de Godzilla a plus que doublé, une poussée de croissance qui laisse au tapis toutes les limites de l’évolution.

Incarnation parfaite du daikaiju, désignant une version surpuissante du monstre japonais (kaiju), Godzilla sème le chaos dans les salles de cinéma à un rythme effréné équivalent à plus d’un film tous les deux ans depuis sa première apparition dans le long-métrage éponyme en 1954. À cette date, des essais nucléaires américains ont malencontreusement tiré la créature de sa paisible retraite dans les profondeurs de l’océan.

De 50 m de haut à ses débuts, le monstre radioactif culmine à près de 120 m pour un poids astronomique de 100000 tonnes environ dans sa dernière itération aperçue en 2019, Godzilla 2 : Roi des monstres. Autrement dit, sa taille a été multipliée par un facteur de 2,4. Sans trop se perdre en conjectures, l’on peut évidemment attribuer cette brusque poussée de croissance au coup de fouet que le monstre a reçu contre son gré sous forme d’une bombe H.

Mais dans un article publié en mai 2019 dans la revue Science, concomitant avec la sortie de Godzilla 2 au cinéma, un anthropologue et un biologiste de l’université de Dartmouth (États-Unis), Nathaniel Dominy et Ryan Calsbeek, ont pris le parti de s’attaquer à ce cas sensationnel sous l’angle de l’évolution. D’après ces chercheurs, l’anxiété globale imprégnant l’ensemble de notre société aurait exercé une pression de sélection 30 fois plus forte que la norme sur Godzilla, le poussant à grandir pour supporter l’écrasante montée de l’angoisse.

Une pression de sélection inimaginable

Pour rendre compte de l’exceptionnel gain de volume de Godzilla, les auteurs font intervenir en effet une pression de sélection, ce moteur de la sélection naturelle qui oblige les espèces à évoluer rapidement en favorisant la transmission des caractères conférant les plus grandes chances de survie. Dans le cas de notre daikaiju, le trait déterminant gouverne la taille du corps. 

En supposant que l’héritabilité du caractère guidant la taille de Godzilla peut être approximé par celui des lézards, un choix que l’on pourra justifier par sa ressemblance avec un reptile géant, les chercheurs calculent qu’il aurait fallu lui imposer une pression de sélection 30 fois supérieure à celle que l’on rencontre habituellement dans le monde vivant, calculée pour quelque 2500 espèces sauvages.

La taille de « Godzilla est restée constante pendant plus de 150 millions d’années jusqu’en 1954, ce qui suggère une pression de sélection brusque et forte […] pendant les derniers 65 ans. »

Cette pression, présument-ils, résulte de la projection de notre anxiété collective, nourrie par les conflits dans le monde, et transparaît entre autres façons dans la course à l’armement. En prenant le budget américain alloué à l’armée comme indicateur des tensions, les auteurs remarquent ainsi que plus celui-ci est élevé, plus la taille de Godzilla tend à augmenter dans les films. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une relation de cause à effet, mais cela témoignerait d’un contexte, d’un malaise, qui aurait apparemment déteint sur la représentation d’un des monstres les plus récurrents du cinéma.

Corrélation entre la taille de Godzilla et les dépenses militaires américaines
Corrélation entre les variations de taille de Godzilla et le montant des dépenses militaires des États-Unis, utilisé comme indicateur du climat d’anxiété global alimenté par les tensions dans le monde entre 1954 et 2019. © Nathaniel J. Dominy and Ryan Calsbeek

Un petit tour du côté des dinosaures

Commencée 65 ans plus tôt, la franchise a largement eu le temps de faire des petits, permettant à Godzilla d’accumuler plusieurs backstories au fil des films. L’une d’elles l’assimile à une espèce de dinosaure, le Godzillasaurus, qui aurait miraculeusement traversé les époques jusqu’à nos jours.

Si comme l’a fait le paléontologue Ken Carpenter dans un article paru en 1998, l’on considère que Godzilla est apparenté aux cératosauridés, une famille de dinosaures carnivores ayant vécu durant le Jurassique (200 à 145 millions d’années), la taille de « Godzilla est restée constante pendant plus de 150 millions d’années jusqu’en 1954, ce qui suggère une pression de sélection brusque et forte sur la taille du corps pendant les derniers 65 ans », interprète l’un des auteurs de l’article, Nathaniel Dominy, dans un communiqué.

Selon une étude de 2014, la taille du corps de certains cératosauridés a bel et bien augmenté, ceci à cause de la pression exercée par la présence de grands prédateurs. Cette croissance reste évidemment très en-deçà de ce que la science-fiction a imposé à Godzilla, précisent les deux chercheurs.

Évolution de la taille de Godzilla au cinéma entre 1954, date de sa première apparition dans un long-métrage, et 2019, année de sortie de Godzilla 2 : Roi des monstres.© Artwork created by Noger Chen.

Un monstre en constante évolution

Les auteurs rappellent d’autre part que le gigantisme de Godzilla n’a pas toujours suivi une pente ascendante. À compter de 1954, le monstre a enflé jusqu’à atteindre un pic de 100 m de haut en 1991, soit sur une période qui coïncide avec la guerre froide font remarquer les auteurs. Entre 1995 et 1999, il rétrécit pour retrouver son corps de jeunesse, à savoir 55 m dans le film japonais Godzilla 2000: Millenium (1999).

Il regagne en volume depuis : 108 m dans le film américain Godzilla de 2014, puis 118,5 m dans le film japonais Shin Godzilla de 2016, et enfin 119,8 m dans le deuxième volet de la franchise américaine en 2019. Un effet yo-yo, en quelque sorte, illustré par un magnifique graphique (ci-dessus) accompagnant l’article de Nathaniel Dominy et Ryan Calsbeek. (N.B. : Un Godzilla de 300 m de haut apparaissant dans le film d’animation japonais Godzilla : La planète des monstres (2018) ne figure pas dans cette étude, peut-être parce qu’il dispose effectivement d’une complète immunité contre toute tentative d’explication…)

Mais mettons de côté les spéculations autour de la pression de sélection. Récemment, les studios de production ont surtout l’air de jouer des coudes pour offrir aux fans le monstre le plus impressionnant possible. Des représentations antérieures de Godzilla, plus modestes, paraissent autrement découler d’une volonté de retourner aux sources. D’autres tailles plus impressionnantes semblent quant à elles nécessaires pour que la créature puisse détruire des gratte-ciels eux-mêmes devenus toujours plus grands.

Sera-t-on gratifié d’une étude similaire sur l’évolution de la taille de King Kong au cinéma ? Entre le commencement de son règne à l’écran en 1933 et aujourd’hui, le monstrueux gorille est passé de quelque 7 m à 44,8 m dans King Kong vs Godzilla (1962), avant de retomber à 31,7 m dans Kong: Skull Island (2017). Et qui sait quelle quantité d’hormones de croissance il aura avalé en préparation de son prochain combat contre le titan japonais dans le prochain Godzilla vs Kong, à paraître d’ici la fin de l’année…

Sources