La naissance de l’Empire romain sous le signe d’une éruption en Alaska

Destruction de Pompéi par l'éruption du Vésuve
Autre éruption marquante dans l’histoire de l’Empire romain, celle du mont Vésuve qui a entraîné la chute de Pompéi en 79 ap. J-C, ici représentée dans un décor d’opéra créé par Alessandro Sanquirico en 1827. © DP

Comme pour manifester sa colère après l’assassinat de Jules César, un lointain volcan situé au beau milieu de la mer de Béring, dans le nord du Pacifique, a jeté un grand froid sur la planète vers l’an 43 av. J-C et engendré une série de fléaux.

Après plus de 2000 ans passés sous le radar, le coupable à l’origine d’une période de refroidissement global du climat durant l’antiquité romaine a enfin été attrapé. D’après une équipe de chercheurs et d’historiens dirigée par le Desert Research Institute (Nevada), le responsable répond au nom d’Okmok.

Ce volcan trônant sur une des îles Aléoutiennes d’Alaska a violemment explosé vers le début de l’an 43 av. J.C, soit un an après l’assassinat de Jules César. La décennie suivante, marquée par des bouleversements climatiques gravissimes pour les récoltes et potentiellement liés à une dégradation des conditions sanitaires, verra la République romaine s’effondrer pour laisser place à l’Empire à compter de 27 av. J-C. De même, le royaume ptolémaïque d’Égypte finira par tomber en 30 av. J-C, avec pour dernier souverain la reine Cléopâtre.

Fondée en premier lieu sur l’étude de cendres volcaniques renfermées dans des carottes de glace, archives du climat, la découverte fait l’objet d’un article paru dans la revue PNAS. Elle « illustre à quel point le monde était déjà interconnecté il y a 2000 ans », atteste le premier auteur de l’étude, Joe McConnell du Desert Research Institute, dans un communiqué.

Image satellite de la caldeira d'Okmok
La caldeira d’Okmok sur l’île d’Umnak siégeant parmi les îles Aléoutiennes d’Alaska vue par le satellite Landsat 8 en mai 2014. © NASA Earth Observatory images by Joshua Stevens, using Landsat data from the U.S. Geological Survey

Les empreintes du crime

Des indices de l’éruption et de ses retombées sur le climat mondial sont enregistrés ici dans la glace en Arctique, là dans des formations minérales poussant dans des grottes en Chine, ou encore dans les troncs des arbres en Europe, mais aussi en Californie.

Pour Joe McConnell et ses collègues, le point de départ de cette étude a été le réexamen d’une couche de cendres volcaniques nichée au sein de six carottes prélevées au Groenland et en Russie dès les années 1990.

D’après la datation et l’analyse de ces éjectas, l’équipe peut affirmer qu’ils proviennent de deux éruptions successives de l’Okmok survenues en 45 av. J-C, puis en 43 av. JC. Inculpée par les chercheurs dans les perturbations qui ont frappé les mondes romain et égyptien d’alors, la seconde éruption dont l’indice d’explosivité s’élèverait à 6, comparable à celles du Krakatoa et du Santorin, a donné naissance à la caldeira de 10 km de diamètre coiffant aujourd’hui encore le volcan.

Chronologie des évènements
Chronologie des évènements historiques et climatiques aux alentours de la date d’une puissante éruption de l’Okmok, en 43 av. J-C. © Joe McConnell et al., PNAS, 2020/DRI

Un hiver volcanique

Suivant le schéma classique des grosses éruptions de l’histoire, l’injection de ces particules volcaniques dans l’atmosphère a temporairement déréglé le climat.

Poussant l’enquête plus loin afin de relier les effets probables de la catastrophe aux textes antiques mentionnant vers la même date une dégradation des conditions de vie et des moyens de subsistance des populations méditerranéennes, les chercheurs ont donc reconstitué le climat de l’époque sur la base des enregistrements lisibles dans la glace et ailleurs, couplés à des simulations.

Ils estiment que l’hiver volcanique, c’est-à-dire le refroidissement imputable à l’éruption, a perduré pendant une décennie, avec un pic atteint directement dans la foulée de l’explosion qui aurait fait de l’an 43 av. J-C la deuxième année la plus froide connue par l’hémisphère nord au cours des derniers 2500 ans.

C’est fascinant de découvrir une preuve qu’un volcan de l’autre côté de la planète a contribué […] à l’avènement de l’Empire romain.

En plus d’une baisse significative des températures moyennes, la région méditerranéenne aurait subi des précipitations torrentielles durant l’année suivant l’éruption de l’Okmok, avec une pluviométrie quatre fois plus importante que la moyenne en automne, selon les auteurs.

Cette combinaison aurait été fatale pour la production agricole en Europe et en Égypte, par exemple en donnant un coup d’arrêt durant deux années consécutives aux crues du Nil si vitales pour irriguer les cultures, et attisé la propagation des épidémies.

« Ces résultats accréditent les sources anciennes décrivant le froid, la famine, les pénuries de nourriture et et les maladies », d’après un des cosignataires de l’étude, Andrew Wilson, archéologue à Oxford. De telles catastrophes sont connues pour avoir mis du plomb dans l’aile de Cléopâtre durant son règne et n’ont certainement rien arrangé aux tensions qui ont secoué la République romaine mourante dans le sillage de la disparition de César.

« C’est fascinant de découvrir une preuve qu’un volcan de l’autre côté de la planète a contribué, en entrant en éruption, à la chute de [la République romaine] et des Égyptiens et à l’avènement de l’Empire romain », avance Joe McConnell.

L’étude fournit un exemple fascinant du délicat équilibre existant entre la machine climatique terrestre et le déroulement de l’histoire. Il faudrait peut-être d’ailleurs la prendre également comme un rappel du fait que le changement climatique actuel risque lui aussi d’exacerber les sécheresses, les inondations, les famines, les crises sanitaires et les conflits qui souvent les accompagnent de par le monde.

Sources