Le schéma narratif du récit se dévoile enfin dans ses moindres détails

Les histoires partagent la même structure narrative
Les histoires partagent la même structure narrative. © Elena Kloppenburg/Unsplash

Au cœur de tous les récits se cache un même schéma, et nous savons maintenant qu’il est constitué de mots ayant vocation à être simplement survolés du regard et dont pourtant les textes ne pourraient jamais se passer. Comme quoi, même le plus petit mot peut changer le cours d’une histoire…

Situation initiale, élément perturbateur, péripéties, élément de résolution, situation finale. Voilà dans les grandes lignes comment s’organise un récit. Un schéma qui met à peu près tout le monde d’accord, mais que personne n’avait réussi à détailler de manière scientifique, jusqu’à maintenant.

Grâce à une vaste analyse de textes par ordinateur, des chercheurs en psychologie ont enfin révélé au grand jour les dessous de cette omniprésente structure narrative. Leurs travaux paraissent dans le journal Science Advances.

Pour déterrer ainsi les soubassements de toute bonne histoire, Ryan Boyd de l’université de Lancaster et ses collaborateurs à l’université du Texas à Austin, sont allés à la pêche aux mots les plus courts et a priori sans importance d’un récit.

Et voici le schéma qu’ils ont vu se dégager : certains « mots invisibles », comme on les appelle, très présents au début d’un récit, par exemple « le » et « un », tombent rapidement en disgrâce. Pendant ce temps, d’autres petits mots comme « il », « son » ou les verbes « être » et « avoir », s’accumulent continuellement au fil de l’histoire. Pour finir, les termes reflétant le fait que les personnages digèrent les éléments de l’intrigue, comme « penser », « croire », « réaliser » et « parce que », atteignent un pic vers la moitié du texte.

Un squelette fait de « mots invisibles »

Ryan Boyd et ses collègues ont passé en revue quelque 40000 fictions, parmi lesquelles des romans écrits par des monuments de la littérature anglophone tels que Charles Dickens et Jane Austen, des nouvelles ou encore des retranscriptions de sous-titres de films comme Titanic et Casablanca. Leur but, débusquer des mots invisibles, ceux qu’on lit sans les voir mais qui restent cependant indispensables pour former des phrases correctes, à savoir les articles, les pronoms, les prépositions ou encore les auxiliaires.

Par la suite, le groupe de chercheurs a répété la même analyse sur environ 30000 textes factuels, majoritairement des articles sur des découvertes scientifiques parus dans le New York Times. En comparant ces deux ensembles de documents, il est devenu clair que les récits de fiction empruntent tous à un même modèle narratif que les textes factuels ne partagent pas.

D’après la concentration de mots invisibles par rapport au reste du texte, les chercheurs définissent trois grands processus qui forment la structure d’un récit : la mise en scène, la progression de l’intrigue et la tension cognitive.

Tout d’abord, les auteurs doivent poser le cadre de leur histoire, donc ne lésinent pas sur les prépositions et les articles pour présenter les personnages et les lieux. Puis, ils ont tendance à préférer les pronoms aux articles, puisque les lecteurs se sont à ce stade déjà familiarisés avec les personnages, leurs relations et leurs rôles, et également à employer plus d’auxiliaires indiquant que les protagonistes agissent.

En outre, tandis que l’action se rapproche de son paroxysme, les auteurs utilisent de plus en plus de mots exprimant l’effervescence dans l’esprit des protagonistes, c’est-à-dire la façon dont les éléments de l’intrigue commencent à faire sens dans leur tête.

Ainsi, la progression que l’on observe dans un récit se retrouve jusque dans la tendance irrépressible qu’ont les auteurs à faire davantage appel à des termes, anodins en apparence, mais pourtant lourds de sens, comme les pronoms, les auxiliaires et les mots synonymes de traitement de l’information par les personnages.

« Les humains ont besoins d’un déluge de « langage logique » au début d’une histoire pour qu’elle ait du sens, suivi d’un flot d’informations synonymes « d’action » pour transmettre la véritable intrigue de l’histoire », résume le premier auteur de l’étude Ryan Boyd dans un communiqué.

Si le schéma narratif qui prend ainsi forme n’a rien de vraiment surprenant en soi, les chercheurs sont parvenus à montrer comment il se manifeste  statistiquement. Ils ont mis de plus en évidence qu’un nombre écrasant d’histoires se construisent bel et bien autour de ce modèle, sans considération pour le genre, la longueur ou la qualité du récit.

Ryan Boyd et ses collègues ont par ailleurs mis en place un site, The Arc of Narrative, où les lecteurs peuvent regarder les résultats des analyses réalisées pour cette étude sur des œuvres célèbres. Et les aspirants écrivains peuvent même soumettre leurs propres textes pour savoir s’ils respectent suffisamment la structure universelle d’une histoire bien racontée.

Sources